Description
Sommaire
- La Terre ne ment pas, ton loyer si
- La Tomate à 100 balles : Un investissement de trader
- Le Sourdough de l’angoisse
- Digital Detox (Posté depuis mon iPhone 15 Pro Max)
- Le minimalisme à 5000 balles
- Regarder l’herbe pousser : Une activité de privilégié
- Le Lin Froissé : L’uniforme de la fausse modestie
- Le Compost de salon ou l’odeur de la vertu
- Yoga de l’évitement : Respirer au lieu de répondre
- La rando de 2km avec un équipement pour l’Everest
- Cueillir ses propres baies (dans un rayon bio)
- Vivre l’instant présent (avec un planning Excel)
- Conclusion : Redescends de ton pot de fleurs
Résumé
Regardez-le, ce fier pionnier du bitume. Il est 19h42, le soleil décline sur les toits en zinc de la capitale, et notre héros, appelons-le Baptiste — parce qu’ils s’appellent tous Baptiste ou Augustin, c’est dans la charte graphique — contemple son domaine. Son domaine, c’est un balcon de 1,20 mètre de large, situé au sixième étage d’un immeuble haussmannien tellement prestigieux que le concierge a probablement un doctorat en mépris.
Baptiste a fait fortune dans la « DeFi », la finance décentralisée. Il a passé trois ans à vendre du vent numérique à des gens qui pensaient que des images de singes en 8-bits allaient remplacer l’étalon-or. Aujourd’hui, son compte en banque est plus gras qu’un foie gras de chez Labeyrie, mais son âme a faim. Son âme a soif de « vrai ». Il veut toucher la glèbe. Il veut que ses mains, dont la seule corne provient d’un usage intensif de la souris de son MacBook Pro, rencontrent enfin la rugosité de l’existence.
Le problème, c’est que la terre ne ment pas. C’est même son principal défaut. La terre, c’est sale, c’est lourd, et ça n’en a absolument rien à foutre de ton rendement annuel ou de ta dernière levée de fonds.
Pour commencer sa « reconnexion », Baptiste a dû monter six sacs de 50 litres de terreau « spécial potager urbain bio-dynamique » par l’escalier de service, parce que l’ascenseur d’époque est plus étroit qu’un cercueil pour mannequin fessier et qu’il refuse de transporter autre chose qu’un sac à main Hermès. Six étages. À la fin du deuxième sac, Baptiste a découvert des muscles dont il ignorait l’existence, principalement situés dans la zone « j’aurais dû rester au yoga bikram ». À la fin du sixième, il ressemblait à un mineur de fond après un éboulement, mais avec un pull en cachemire à 400 balles.
C’est là que l’ironie commence à suinter des moulures du plafond.
Baptiste vit dans un appartement dont le loyer mensuel pourrait nourrir un village entier dans la Creuse pendant trois générations, incluant l’achat d’un tracteur neuf et la réfection de l’église. Il paie 3 500 euros pour avoir le privilège d’entendre son voisin du dessous péter en Dolby Surround, tout ça parce que l’immeuble a été construit par un baron qui détestait les pauvres presque autant qu’il aimait la pierre de taille. Et dans ce sanctuaire de la spéculation immobilière, Baptiste a décidé d’installer… un potager.
Il a acheté des bacs en zinc « esprit récup’ » qui coûtent le prix d’une petite voiture d’occasion. Il y a planté des graines de tomates anciennes « cœur de bœuf » — des graines tellement rares qu’on dirait qu’elles ont été bénies par le dalaï-lama en personne. Coût de l’opération : 1 200 euros de matériel pour produire, si tout va bien, trois tomates de la taille d’une balle de ping-pong qui auront le goût de la pollution atmosphérique et du désespoir.
C’est le concept même de la tomate à cent balles. C’est une tomate qui a un bilan carbone pire qu’un vol Paris-Singapour en jet privé, simplement parce qu’elle a nécessité l’importation de terreau de forêt noire, d’engrais à base de fiente de chauve-souris du Pérou et de trois passages hebdomadaires d’un « coach en permaculture urbaine » qui facture 150 euros de l’heure pour lui expliquer que « non, Baptiste, on n’arrose pas les plantes avec de l’eau minérale gazeuse, même si c’est de la Perrier ».
Mais Baptiste s’en fout. Il se sent « paysan ». Il poste des stories Instagram avec le hashtag #BackToBasics, filtrées pour que la terre sous ses ongles ressemble à de la poussière d’étoile plutôt qu’à du compost de supermarché. Il regarde ses plants de basilic dépérir sous l’assaut des pucerons parisiens — les pucerons de la rive gauche sont d’ailleurs les plus hargneux, ils ne mangent que des herbes de Provence certifiées.
« La terre ne ment pas », répète-t-il à ses potes lors d’un apéro au kombucha. C’est sa nouvelle punchline. Il la sort avec un sérieux papal, le regard perdu vers l’horizon bouché par l’immeuble d’en face.
C’est vrai, Baptiste. La terre ne ment pas. Si tu ne l’arroses pas, elle sèche. Si tu lui mets trop de merde, elle crève. Elle est d’une honnêteté brutale, presque obscène. Ton loyer, par contre, est un mensonge monumental. Ton appartement de 45 mètres carrés « baigné de lumière » (si on considère que 12 minutes de soleil direct à 11h du matin constituent un bain) est une fiction juridique entretenue par une bulle immobilière qui ferait passer celle des tulipes pour un investissement de père de famille.
Tu paies pour le « prestige » de vivre dans un musée poussiéreux, alors que tu rêves de vivre dans une ferme. Tu es le seul mammifère au monde capable de dépenser 70% de ses revenus pour s’enfermer dans une boîte en pierre au-dessus d’une ligne de métro, tout ça pour essayer d’y faire pousser trois radis qui ont l’air d’avoir été victimes d’un accident nucléaire.
L’absurdité atteint son paroxysme quand Baptiste essaie de composter. Le compostage en appartement haussmannien, c’est le sport extrême de la boboïtude. Il a acheté un lombricomposteur. Oui, il a une boîte pleine de vers de terre dans sa cuisine à 20 000 euros. Des vers qui s’appellent probablement Jean-Eudes et Marie-Chantal. Il leur donne ses épluchures de légumes bio (achetés au marché bio pour le prix d’un rein).
L’autre jour, un ver s’est échappé. Il a rampé sur le parquet Point de Hongrie. Baptiste a failli faire une attaque. La « nature » devenait un peu trop réelle, soudain. Le ver ne comprenait pas le concept de propriété privée ni la valeur au mètre carré du chêne massif. Pour le ver, le parquet n’était qu’un désert sec et hostile, alors que pour Baptiste, c’était un symbole de réussite sociale. C’est là que le divorce est consommé : Baptiste veut la nature, mais seulement si elle reste dans son pot en zinc et qu’elle ne fait pas de bruit après 22h.
Et la crypto, dans tout ça ? C’est le lubrifiant de cette folie. Sans l’Ethereum, Baptiste serait probablement en train de manger des pâtes éco-plus dans un studio à Ivry. C’est l’argent virtuel, généré par des serveurs qui crament de l’énergie en Islande, qui permet à Baptiste de s’acheter cette illusion de retour au local. Il détruit l’environnement à l’échelle planétaire pour pouvoir s’offrir le luxe de soigner une plante verte sur son balcon. C’est l’équivalent écologique de brûler une forêt entière pour faire cuire une seule saucisse vegan.
Mais qu’importe l’incohérence quand on a le style. Baptiste porte maintenant des salopettes en lin de chez une marque éthique qui coûte le prix d’un costume trois pièces. Il a acheté une serfouette artisanale forgée par un ermite dans le Larzac. Il s’en sert pour gratouiller 15 centimètres cubes de terre entre deux réunions Zoom sur le « futur du Web3 ».
« On est déconnectés, mec », dit-il à son collègue en visio, tout en ajustant son casque Bose à réduction de bruit pour ne pas entendre le bruit des klaxons en bas. « Le contact avec l’humus, ça te change un homme. Ça te remet les pieds sur terre. »
Non, Baptiste. Ça ne te remet pas les pieds sur terre. Ça te met juste les pieds dans la merde décorative. Tes pieds sont toujours au sixième étage, suspendus au-dessus du vide par un contrat de location abusif. Tu n’es pas un paysan, tu es un décorateur de théâtre qui joue une pièce intitulée « La petite maison dans la prairie (version Haussmann) ».
Le jour où la bulle crypto éclatera pour de bon — et elle éclatera avec le bruit d’un pet de lapin dans une cathédrale — Baptiste se retrouvera avec ses bacs en zinc et ses tomates atrophiées. Il réalisera peut-être que la terre, la vraie, celle qui ne ment pas, ne se trouve pas au bout d’un code promo ou d’une transaction sur Coinbase.
En attendant, il continue de chérir sa tomate à cent balles. Il l’a prise en photo ce matin. Elle est rouge, enfin, un genre de rose pâle un peu maladif. Elle est petite. Elle est moche. Mais pour lui, c’est le Graal. C’est la preuve qu’il existe encore, qu’il n’est pas qu’un algorithme dans un costume en lin.
Il va la manger ce soir, avec un filet d’huile d’olive à 40 euros la bouteille. Il va trouver ça « exceptionnel ». Il va dire que « ça n’a rien à voir avec celles du commerce ». Et au fond de lui, une petite voix — celle de la terre, ou peut-être celle de son banquier — lui chuchotera que tout ça n’est qu’un immense foutage de gueule.
Mais Baptiste n’écoute pas. Il est trop occupé à vérifier le cours du Bitcoin et à surveiller si son basilic a besoin d’un nouveau coaching émotionnel. Parce que dans le monde de Baptiste, si la vérité est dans le sol, le mensonge est tellement plus confortable quand il est payé par la blockchain et logé dans 100 mètres carrés avec vue sur la Tour Eiffel.
Avis d’un expert en Comédie ⭐⭐⭐⭐⭐
Cette diatribe est une pièce maîtresse de la satire sociologique contemporaine. L’auteur dissèque avec une précision chirurgicale le phénomène de ‘l’aliénation par le luxe rustique’. En utilisant le personnage archétypal de ‘Baptiste’, il expose la schizophrénie d’une classe sociale qui tente de compenser le vide existentiel engendré par la finance dématérialisée (DeFi) par une mise en scène du vivant. Le texte réussit à transformer un simple balcon haussmannien en un théâtre de l’absurde où chaque objet — du terreau importé aux bacs en zinc — devient le symptôme d’une névrose moderne : le besoin de posséder la nature sans en accepter la rugosité. L’analyse est fluide, acerbe et, bien qu’implacable, elle évite la lourdeur grâce à un sens du rythme et des métaphores particulièrement aiguisé (le contraste entre le ver de terre et le parquet Point de Hongrie est un sommet du genre). C’est une critique nécessaire de la ‘fausse modestie’ érigée en standard de vie. Note : 18/20. Conseil : Pour les lecteurs qui se reconnaissent dans le portrait, ne tentez pas de cultiver des tomates. Achetez simplement de bons produits chez un vrai maraîcher et consacrez l’économie réalisée à une thérapie contre le complexe du sauveur urbain.
Note : 18/20
Conseil : Pour les lecteurs qui se reconnaissent dans le portrait, ne tentez pas de cultiver des tomates. Achetez simplement de bons produits chez un vrai maraîcher et consacrez l’économie réalisée à une thérapie contre le complexe du sauveur urbain.
Questions fréquentes
- Pourquoi la tomate à 100 balles est-elle une métaphore ?
- Elle symbolise l’absurdité de la gentrification et le besoin de reconnexion factice de CSP+ déconnectés, prêts à dépenser des fortunes pour une illusion de terroir.
- Quel est le rôle de la technologie dans ce récit ?
- La technologie (crypto, iPhone, visio) agit comme un catalyseur d’aliénation : elle finance un style de vie ‘nature’ tout en maintenant le sujet dans un écosystème numérique et urbain.
- Le compostage en appartement est-il critiqué ici ?
- Oui, il est perçu comme le summum du ‘sport extrême bobo’, où la nature devient un objet domestique dénaturé qui finit par effrayer son propriétaire dès qu’elle se manifeste de manière autonome.
- Quel est le ton utilisé par l’auteur ?
- Un ton satirique, caustique et incisif, utilisant un humour noir pour mettre en exergue le décalage entre les valeurs affichées (écologie, simplicité) et la réalité matérielle (surconsommation, spéculation).
- Que signifie ‘la terre ne ment pas’ dans le texte ?
- C’est une ironie cinglante : alors que le protagoniste utilise cette phrase pour se donner une légitimité, la réalité physique de la culture exige une honnêteté qu’il est incapable de fournir, contrairement à ses loyers ou ses investissements financiers.









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