Description
Sommaire
- Filtres et Pastis
- Pluie de Soufre sur le Burj
- Le Bad Buzz de l’Apocalypse
- L’Ascenseur de la Mort
- Valet Parking et Drones
- L’Accent qui Dérape
- Le Safari des Vanités
- Le Mall des Mirages
- Sac de Luxe et Cocktails Molotov
- La Vérité au Fond du Bunker
- L’Autoroute du Chaos
- Sandstorm et Selfie
- Le Camp des Oubliés
- Le Drone Chasseur
- Le Port de l’Angoisse
- La Brûlure du Paraître
- L’Embarquement Final
- Horizon Sans Filtre
Résumé
Le sac de sport Kipsta, dont la fermeture éclair rendait l’âme dans un cri de métal agonisant, heurta le marbre de Carrare avec le bruit mat d’un cadavre qu’on dépose. Le contraste était violent. D’un côté, le penthouse de Nadia : une épure de verre à huit mille euros le mètre carré, où chaque meuble semblait conçu pour punir quiconque oserait s’y asseoir. De l’autre, Didier. Cinquante-cinq ans de nicotine, de soleil marseillais et de claquettes-chaussettes, debout au milieu d’un salon qui sentait « l’Oud Impérial » et l’anxiété de performance.
Nadia ne le regarda pas. Elle était en pleine « Golden Hour ». Le soleil de Dubaï, ce gros projecteur impitoyable, frappait les baies vitrées avec une précision chirurgicale. Elle ajusta son trépied. Il lui fallait ce halo circulaire dans les pupilles pour prouver à ses deux millions d’abonnés qu’elle était, elle aussi, une source de lumière indépendante.
— Oh, Nadia, c’est quoi ce chantier ? lança Didier en s’essuyant le front. On se dirait à l’entrée de l’Hôpital Nord, mais avec des draps propres. Il est où le canapé ? Celui où tu peux poser ton cul sans avoir l’impression de t’asseoir sur un iceberg ?
Nadia inspira, une longue inspiration de yoga qui coûte cher en cours particuliers.
— C’est du minimalisme organique, Papa. Et s’il te plaît, ne pose pas ton sac là. Le marbre est poreux. C’est du blanc de Macael. Il boit tout.
— Il boit ? Ben il va se régaler, y’a ma bouteille de Ricard qui a fui dans la soute, répondit Didier avec un sourire qui révélait une dent de sagesse un peu trop audacieuse. J’ai dû l’envelopper dans un vieux maillot de l’OM, mais avec la pressurisation, le bouchon a fait sécession. Ça sent le maquis dans ton palais de la Reine des Neiges, non ?
Effectivement. Une effluve de fenouil anisé venait de percuter violemment les notes de tête de sa bougie Diptyque. C’était l’invasion barbare.
— On a une masterclass sur le « Self-Care » à 18h, murmura-t-elle, les dents serrées. Tu ne peux pas… tu ne peux pas juste être là, physiquement.
— Je vais pas me liquéfier non plus, Nadia. J’ai fait sept heures d’avion entre un gosse qui hurlait et une hôtesse qui voulait me vendre des parfums qui sentent la pisse de chat. Je veux juste un verre d’eau. Un vrai. Pas ton truc qui pétille avec des morceaux de concombre dedans.
Didier s’avança vers la cuisine, un monolithe de quartz noir qui ressemblait à un autel sacrificiel. Il tâtonna pour trouver un robinet qui n’en était pas un — un détecteur laser qui cracha une eau filtrée à la température exacte du corps humain.
— C’est une blague ? On peut même plus tourner un bouton chez toi ? Faut faire des signes de croix pour avoir de la flotte ?
— C’est intuitif, Papa.
— Intuitif mon cul. Si faut faire un bac +5 pour se laver les mains, on n’est pas sortis du sable.
Didier but au goulot d’un verre en cristal déniché dans un placard invisible. Nadia sentit une veine battre sur sa tempe. C’était son « moment ». Elle activa son micro cravate.
— Coucou mes petits cœurs, c’est Na…
— Putain, Nadia ! Y’a pas de volets ici ?
Elle s’interrompit, le sourire figé dans un rictus botoxé.
— Les volets, c’est pour les gens qui ont des secrets, Papa. Ici, on a des vitrages polarisés intelligents.
Didier se posta devant l’immense paroi de verre. La Burj Khalifa s’élançait vers le ciel comme une seringue d’argent. En bas, les autoroutes à douze voies saturaient le paysage de carrosseries rutilantes.
— C’est pas des vitres, c’est une loupe, grogna Didier. On est des fourmis là-dedans. Un coup de chaud et on finit tous en méchoui. Et c’est quoi cette fumée là-bas ? C’est un barbecue géant chez ton voisin le Cheikh ?
Nadia ne répondit pas. Son contrat avec une marque de thé détox expirait à minuit.
— Papa, assieds-toi. Silence. Je tourne.
Elle reprit sa pose, le dos cambré jusqu’à la scoliose esthétique.
— Coucou mes petits cœurs ! Aujourd’hui, un invité très spécial vient de me rejoindre dans mon cocon… Mon papa ! On va parler ensemble des racines, de l’importance de rester soi-même quand on a réussi à…
Un bruit sourd déchira l’air. Ce n’était pas le tonnerre. C’était un craquement sec, suivi d’une vibration longue qui fit tinter les flûtes à champagne.
Un blanc narratif s’installa, où le temps sembla s’étirer comme un élastique sur le point de rompre.
— Nadia ?
— Chut, Papa. C’est sûrement un chantier. Ils construisent une île en forme de flocon de neige juste en face.
— Le flocon vient d’exploser, alors.
Elle se tourna lentement. À l’horizon, une corolle de feu orange venait d’éclore. Puis une deuxième. Une traînée blanche, rectiligne, furieuse, raya l’azur à une vitesse indécente.
— C’est… c’est des feux d’artifice ?
Didier se retourna. Son visage n’avait plus rien de l’humour phocéen. C’était le visage d’un homme qui avait grandi près des docks et qui connaissait la différence entre un pétard et une munition.
— À cette heure-ci ? Nadia, range ton téléphone.
— Attends, je vais filmer, c’est « Breaking News ». Mon engagement va exploser.
Une nouvelle détonation fit vibrer le sol. Le lustre commença à danser un tango macabre. Une alarme stridente, venue de nulle part, envahit l’appartement. Une voix synthétique annonça : « Please proceed to the nearest shelter. This is not a drill. »
— Un shelter ? C’est une nouvelle boîte de nuit ?
Didier s’approcha d’elle et lui arracha le téléphone.
— C’est un abri, Nadia. Un putain d’abri. Ton paradis en plastique vient de se prendre un missile dans les gencives.
Elle le regarda, hébétée. L’écran était toujours allumé. Des milliers de petits cœurs roses montaient, montaient, alors que derrière elle, Dubaï commençait à brûler sous un dôme de fumée noire.
— Mais… j’ai pas fini ma story, murmura-t-elle.
Didier attrapa son sac Kipsta et le bras de sa fille.
— Ta story, elle va se finir en fait divers si on se bouge pas. Allez, remballe ton gloss, on rentre à la maison.
— On peut pas ! L’aéroport est fermé en cas d’attaque balistique, c’est dans les conditions générales !
Didier s’arrêta net à l’entrée de l’ascenseur.
— Ah, tu les as lues pour une fois, les petites lignes ? C’est dommage qu’ils n’aient pas précisé que les missiles ne respectaient pas le code de la route.
L’ascenseur s’ouvrit sur un couple de Russes en peignoirs de soie, chargés de lingots d’or et de bouteilles d’Evian.
— 44ème étage, soupira Didier en les poussant. Ça va être un long trajet.
— Papa ? Tu penses que mon sac Birkin, il passe en bagage cabine si on doit évacuer par la mer ?
Didier ne répondit pas. Un choc immense secoua la cage d’acier. Les lumières passèrent au rouge. L’ascenseur s’arrêta brusquement. Dans le silence de mort qui suivit, on n’entendit que la respiration saccadée de Nadia et le froissement du sac Kipsta.
— Bon, dit Didier. Au moins, on n’aura pas à se soucier du pourboire du portier.
— Je crois que je vais vomir.
— Fais ça dans le sac du Russe, répondit Didier. Ça lui donnera de la valeur ajoutée.
Le Russe, un colosse au crâne rasé, serra ses bouteilles contre son torse. Sa femme fixa le sac de Didier avec un mépris que même l’apocalypse ne parvenait pas à éroder. Didier sortit de sa poche un cure-dent usagé et observa le plafond.
— Bon, on est entre le 38ème et le 37ème. C’est le ventre mou.
— Papa, on va mourir ici. Il n’y a même pas de 5G. Comment ils vont savoir où creuser pour les corps si je peux pas envoyer ma localisation ?
— T’inquiète pas, ma biche. Avec tout le plastique que t’as dans les pommettes, les archéologues du futur te retrouveront intacte. Tu seras la momie la plus « likée » du musée de Bagdad.
Didier s’approcha des portes closes. Il sortit de son sac Kipsta un tournevis plat dont le manche était entouré de ruban adhésif bleu.
— Le luxe, c’est bien, grommela-t-il en forçant l’interstice. Mais ça manque de poignées.
Dans un grincement de métal, il parvint à entrouvrir les portes. Un courant d’air brûlant, chargé de kérosène, s’engouffra dans la cabine.
— Allez, Nadia, saute.
— Sauter ? Dans cette robe ? C’est de la soie sauvage ! Et mes talons font douze centimètres !
— Écoute-moi bien. Soit tu sautes en soie sauvage, soit tu restes ici avec Boris et sa collection de métaux précieux pour attendre que le prochain missile nous transforme en confettis. C’est ton choix marketing.
Nadia s’accroupit, sa robe craquant dans un bruit sinistre, et se laissa glisser. Elle atterrit lourdement sur le marbre du 37ème. Didier suivit, atterrissant avec la souplesse d’un chat de ruelle. Le couloir était plongé dans une pénombre bleutée. Les écrans tactiles affichaient en boucle : « EMERGENCY PROTOCOL ».
Ils s’engagèrent dans la cage d’escalier. Au 25ème étage, Nadia était en nage. Son maquillage commençait à couler en sillons sombres.
— Je ressemble à quoi ?
— À un raton-laveur qui aurait perdu un combat contre un aspirateur. Personne va te filmer, Nadia ! Les gens sont trop occupés à vérifier s’ils ont encore leurs deux bras !
Il s’assit sur une marche et ouvrit son sac. Il en sortit une bouteille de Cristaline remplie d’un liquide jaunâtre.
— Tu veux du pastis ?
— Tu as emmené du pastis ? Dans un pays où on peut aller en prison pour une bière ?
— Justement, répondit Didier en dévissant le bouchon. Dans le malheur, il faut rester fidèle aux fondamentaux. L’eau de Dubaï, ça goûte le dessalement et le désespoir. Ça, au moins, ça a le goût de la maison.
Nadia saisit la bouteille et avala une gorgée. Le liquide lui brûla la gorge, mais une chaleur familière se répandit dans sa poitrine. Elle ne fut plus Nadia S., l’icône, mais la petite Nadia qui aidait son père à purger les radiateurs. Elle se redressa.
— On descend.
Au rez-de-chaussée, le lobby n’était qu’un tapis de verre pilé. Dehors, la Sheikh Zayed Road était un cimetière de luxe. Didier repéra sa voiture de location : une Dacia blanche.
— Une Dacia ? Papa, c’est un crime de haine. Si on me voit là-dedans, ma carrière est plus morte que le concept de pudeur.
— Monte, ordonna Didier en déverrouillant la porte avec une vraie clé. Un concept de dingue, non ?
Didier slaloma entre une Bentley dont l’airbag avait explosé et un chariot de bagages Louis Vuitton renversé.
— Té, regarde-moi ça. Tout ce pognon, et ils ont même pas une roue de secours.
Nadia récupéra un quart de barre de réseau. Ses doigts volaient sur l’écran.
— Oh mon Dieu… Papa, je suis en Top Tweet. Ma vidéo où je demande à Macron de m’envoyer un Falcon privé a fait six millions de vues. Par contre, les commentaires… Y’a un mec qui demande si mes lèvres en silicone peuvent servir de gilet de sauvetage.
Didier laissa échapper un rire bref.
— Les gens ont du goût, finalement.
Un missile d’interception explosa juste au-dessus d’eux. Le pare-brise de la Dacia se fendilla en une toile d’araignée.
— MA STORY ! hurla-t-elle.
Didier pilait, évitant de justesse une carcasse de drone. Il coupa le contact.
— On descend. On va passer par les galeries techniques. C’est là que les ouvriers circulent.
— Les galeries ? Mais y’a dégun là-dessous ! Y’a sûrement des gens pas vérifiés sur Instagram.
— Nadia, soit tu descends, soit je te laisse ici faire ton prochain TikTok avec le prochain missile qui cherche une place de parking.
Ils s’engagèrent dans une trappe d’accès en fonte. Le noir les enveloppa. Didier éclaira la zone avec sa petite lampe de poche. Un jeune homme en uniforme turquoise, portant un sac isotherme, les regardait avec une résignation absolue.
— Vous venez pour la commande 412 ? demanda le livreur d’une voix monocorde. Le client répond plus, mais les sushis sont encore frais.
Didier s’arrêta.
— Tu vois, Nadia ? C’est ça, la vraie vie. Le monde explose, mais les sushis doivent arriver.
Nadia s’approcha du livreur.
— Vous avez du réseau, ici ?
Le livreur secoua la tête.
— Rien du tout. Mais j’ai un chargeur solaire. Cinquante dirhams les dix minutes.
Nadia se tourna vers son père, les yeux brillants.
— Tu vois, Papa ? C’est ça, le capitalisme de survie. C’est… inspirant.
Didier commença à réciter une prière en provençal.
— On avance, avant que je décide de manger le livreur.
Ils s’enfoncèrent dans les entrailles de la ville. Le silence qui suivit fut plus lourd que les lèvres de la Russe.
— Papa ?
— Quoi, Nadia ?
— Tu crois que le livreur prend les cartes Platinum ? Les sushis, ça aide contre l’anxiété.
Didier ne se retourna pas. Ses épaules s’affaissèrent.
— Nadia, si tu parles encore une fois de mode de paiement, je te vends aux Iraniens contre une cartouche de Gauloises.
— C’est bon, j’ai compris. Pas de sushis. Par contre, il avait l’air d’avoir un bon teint, le livreur. Tu crois qu’il utilise quoi comme filtre ?
Le bruit sec d’une main rencontrant un front résonna dans le tunnel, plus fort que n’importe quelle explosion en surface.
Avis d’un expert en COMEDIE ⭐⭐⭐⭐⭐
« Mollo les Mollahs » est une prouesse de satire sociale qui dissèque avec une précision chirurgicale l’incommunicabilité entre deux générations et deux mondes opposés. L’auteur utilise le contraste entre le cadre dystopique de Dubaï et l’argot marseillais de Didier pour créer une tension comique irrésistible. Le texte brille par sa capacité à transformer un drame géopolitique en un huis clos psychologique sur l’addiction au ‘paraître’. La plume est acérée, le rythme effréné, et la critique de l’influence marketing est aussi hilarante que terrifiante. C’est une œuvre qui ne laisse pas indemne et qui force à interroger notre propre rapport à la réalité numérique. Note : 18/20. Conseil : Ne cherchez pas ici une épopée héroïque, mais plutôt un miroir déformant de notre époque où la survie se négocie à coups de sushis et de filtres Instagram.
Note : 18/20
Conseil : Ne cherchez pas ici une épopée héroïque, mais plutôt un miroir déformant de notre époque où la survie se négocie à coups de sushis et de filtres Instagram.
Questions fréquentes
- Quel est le ton principal de ce récit ?
- Le ton est une satire mordante et grinçante, oscillant entre l’humour noir marseillais et une critique féroce de la culture de l’apparence.
- Qui sont les deux protagonistes principaux ?
- Nadia, une influenceuse déconnectée obsédée par son image, et son père Didier, un Marseillais authentique, terre-à-terre et un brin provocateur.
- Quel est l’élément déclencheur de l’histoire ?
- Le récit bascule dans l’urgence lorsque des bombardements éclatent soudainement à Dubaï, brisant la bulle superficielle dans laquelle vit Nadia.
- Quel rôle joue le sac Kipsta dans le texte ?
- Il symbolise le décalage total entre les deux mondes : la réalité pragmatique et populaire de Didier face à l’univers aseptisé et ultra-luxe de Dubaï.
- Le récit se termine-t-il sur une note optimiste ?
- Le dénouement reste ambigu et satirique ; même face à l’apocalypse, les travers addictifs de Nadia aux réseaux sociaux et à la consommation persistent, illustrant l’absurdité du monde moderne.









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